Définition

en

 

1 – Il existe, dans tous les pays où la société a été plus ou moins déstructurée, une catégorie clairement identifiable d’enfants et de jeunes qui vivent, livrés à eux-mêmes, dans l’espace public des centres-villes, en rupture plus ou moins profonde avec ce que chaque société définit comme la situation normale pour un enfant. Depuis 1985, il a été convenu d’abandonner toute terminologie stigmatisante (« pré-délinquants », etc.) pour ne parler à leur propos que d’enfants « de la rue », expression qui se veut simplement descriptive de leurs conditions de vie. La caractéristique déterminante de ces enfants est de vivre en permanence dans les divers lieux publics, en particulier d’y dormir la nuit.

 

Les enfants de la rue ont pour ressources de petites activités (parfois assez rentables) comme la mendicité, la garde des voitures, le port des paquets, le vol, moins souvent la fouille des ordures, la prostitution… Malgré certains cas d’interférences, ils forment une population nettement différente des enfants dits « dans la rue », ceux qui ne sont dans les espaces publics que pour y travailler et qui continuent à vivre au sein de leur famille, dont ils sont souvent un soutien financier important.

 

2 – D’une ville à l’autre, d’un continent à l’autre, ces enfants, qui vivent dans des conditions de précarité similaires, présentent de nombreux traits psychologiques semblables, en particulier :

- contraints à une logique de survie au jour le jour, ils ne vivent que dans l’instant, sans passé comme sans avenir, même immédiat ;
- leur relation au monde est avant tout instrumentale : habitués à subir toutes les formes de mépris et d’exploitation, ils cherchent leur intérêt immédiat par n’importe quels moyens ;
- toujours aux aguets, ils sont remarquablement vifs et perspicaces, prompts à s’adapter à tout (si, du moins, leur intelligence n’a pas été rongée par la drogue) ;
- quel que soit leur âge, ils sont tous simultanément très mûrs et très enfantins ;
- ils sont passionnément attachés à leur liberté et développent, pour la défendre beaucoup d’énergie et de courage (par contre, la force de leurs liens de solidarité est très variable).

 

Ce sont donc de fortes personnalités, mais qui restent aussi, quand ils peuvent le manifester, des enfants comme les autres.

 

3 – Ces enfants et ces jeunes, dont les âges s’échelonnent en général entre 8-10 ans (parfois beaucoup moins) et 18-20 ans (parfois un peu plus), ne sont jamais très nombreux (hormis quelques cas très exceptionnels) : ils sont le plus souvent quelques centaines, au plus quelques milliers dans les plus grandes métropoles. Les chiffres catastrophiques (en millions) lancés par les médias et certaines grandes organisations reposent sur des amalgames sans fondements solides, et sont dénués de toute crédibilité.

 

4 – Les études sur les causes du phénomène dans les diverses

situations analysées jusqu’ici aboutissent pratiquement toutes à la même conclusion : ces enfants sont avant tout les victimes d’une défaillance de leur cellule familiale, volontaire (surtout par l’instabilité conjugale, exacerbée en milieu urbain, mais aussi, parfois, du fait de diverses croyances stigmatisant un enfant « porte-malheur »…) ou non (orphelins, réfugiés des guerres ou des famines…), dont les raisons peuvent être très variées, dans les campagnes comme dans les villes.

 

Il ne s’agit pas d’un effet direct de la pauvreté (les familles aux limites de la survie restent souvent remarquablement solidaires), et les phénomènes de fuite des enfants peuvent toucher aussi des couches sociales relativement favorisées. Cependant, l’appauvrissement brutal d’une société peut provoquer son délitement rapide, dont les enfants en situation fragile seront les premières victimes. C’est ainsi que, dans les régions bien scolarisées, l’abandon de l’école, quand la famille ne peut plus en assumer les frais, est très souvent le déclic de la rupture avec la société.

 

5 – Ces enfants en rupture avec leurs proches sont donc tous en profonde carence affective, ce qui conditionne beaucoup de leurs comportements, aussi bien pour les risques de se réfugier dans la drogue que pour leur réponse face à une offre d’amitié sincère. Cette demande affective de l’enfant de la rue (quel que soit son âge) est en fait le seul véhicule possible par lequel les adultes peuvent renouer un lien avec lui, ce qui exige une approche fortement personnalisée.

 

6 – Dans la rue, l’enfant livré à lui-même évolue selon une « carrière » aux étapes franchies plus ou moins vite :
- rupture avec la famille, progressive ou brutale selon les cas,
- découverte d’une nouvelle vie (angoissée ou -plutôt- amusée, ludique),
- intériorisation et revendication de l’identité marginale, crânement assumée,
- puis installation dans une routine où finit par s’engluer toute espérance de changer de vie.

 

Dans le monde de la rue, les rapports entre grands et petits sont avant tout d’exploitation, plus ou moins violente, seulement tempérée en échange « protection contre soumission » quand il y a structuration en bandes. En grandissant en force et en détermination, l’enfant maltraité par les grands deviendra maltraitant, le racketté deviendra racketteur, le violé violeur (forme extrême d’affirmation du pouvoir du plus fort, par l’appropriation du corps du plus faible).

 

Avec le temps, la marginalisation et la stigmatisation sociale s’accroissent, ainsi que les risques du passage à une délinquance de plus en plus grave, ou à la mort dans la rue. De nombreuses observations montrent que, sauf exceptions, l’enfant de la rue ne revient pas tout seul à un mode de vie normal.

 

7 – L’observation des diverses situations montre que, laissé à lui-même, le monde des enfants de la rue évolue spontanément vers une aggravation de la situation. Plusieurs étapes se succèdent, que l’on ne voit jamais régresser spontanément :

 

a) Les débuts sont discrets : les catégories restent floues et les situations fluides. Ni l’opinion publique, ni les autorités, ni les enfants eux-mêmes n’ont conscience du phénomène.

 

b) La stabilisation signifie que le nombre des enfants est assez important pour que le problème soit identifié par tous. L’organisation collective ne dépasse pas le groupe instable de pairs. (C’est la situation la plus fréquente dans le monde.)

 

c) La structuration correspond à un durcissement des conditions de vie qui pousse les enfants à s’organiser en bandes pour assurer leur défense mutuelle, autour d’un leader qui sait s’imposer. Les bandes affichent leur identité par divers codes spécifiques, en particulier des rites d’entrée ; le pouvoir y est le plus souvent (mais pas toujours) le résultat du seul rapport de force ; l’enracinement territorial conduit à des guerres de frontières. En lui fournissant sécurité, entraide, identité, la bande offre à l’enfant un mode de survie acceptable, qui le rend moins demandeur de retour à la normale.

d) La féminisation du monde de la rue (surtout fréquente en Amérique latine, où le nombre de filles peut atteindre un quart des enfants de la rue) est significative d’une grave détérioration des conditions sociales générales, car, habituellement, les filles sont exploitées, mais pas abandonnées. Leur fuite vers la rue est le produit de situations familiales intolérables (en particulier du viol incestueux). Leurs conditions de vie dans la rue sont particulièrement dramatiques (la prostitution est en général systématique, supportée par le refuge dans la drogue) : en général, les bébés nés dans la rue ne survivent guère, leurs mères non plus.

 

e) La phase finale est la cristallisation du monde de la rue en véritable contre-société, en guerre avec le monde des adultes. La présence de filles nombreuses permet une certaine reproduction biologique ; les bandes sont toutes fortement délinquantes ; les relations avec la société ne sont régies que par la violence, dont le symbole est la « justice de la foule » qui brûle vifs les voleurs (ou présumés tels). De telles situations sont encore rares, mais elles sont l’aboutissement logique des situations de marginalité que l’on laisse s’enraciner et s’exacerber.

8 – Agir pour sortir les enfants de la rue est donc indispensable pour assurer à terme la sécurité publique. C’est possible du fait des faibles effectifs en jeu. C’est relativement facile du faite de la forte demande de retour à une vie normale des enfants en carence affective.

 

Les méthodes existent, qui ont fait leurs preuves depuis longtemps : il faut d’abord rétablir une relation de confiance avec l’enfant, puis lui offrir une réinsertion sociale adaptée à son cas, toujours dans le respect de sa personnalité, de sa liberté et de sa culture. Ceci exige une approche personnalisée que seules peuvent faire des structures à échelle humaine.

 

Notons enfin que, contrairement à ce qu’affirme l’opinion commune, les plus âgés de la rue sont, en général (s’ils n’ont pas sombré dans la drogue), les plus faciles à resocialiser, car ils sont beaucoup plus conscients que les petits que la vie de la rue est une impasse. C’est même avec les plus délinquants que l’on assiste aux transformations les plus spectaculaires, quand, pour la première fois, ils rencontrent l’espoir de changer de vie.